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Soledad

 

Elles sont nombreuses et diverses les femmes qui à travers les époques et les continents ont lutté seules ou avec d’autres pour avoir le droit d’exister comme elles l’entendaient. Certaines ont réussi à s’extraire du carcan dans lequel on les a enfermées, d’autres ont perdu la bataille et payé de leur vie. Toutes ont appris de leur singularité, de leurs rêves, de leurs combats. Elles ont donné aux femmes qui les ont suivis des clés pour avancer dans un monde régi essentiellement par les hommes. Ces récits tentent de raconter leur histoire à la fois unique et universelle. Ils relèvent plus de l’allégorie, du conte, que d’un portrait réaliste. Certaines histoires s’inspirent directement d’héroïnes ayant existé, d’autres me sont apparues comme des songes.

Je vous laisse découvrir Manha – Hannah – Jéhanne – Jeannette – Gersinde – Wayra – Olympe – Miki – Bintou – Enola – Maria – Reine – Gerda – Valentina – Kirsten – Fleur – Soledad 

 

Nota : la couverture, comme les illustrations à l'intérieur du texte sont la création d'Eva Delarbre avec laquelle j'ai collaboré. Vous pouvez découvrir ses dessins sur Instagram ou Facebook.


MANHA

 

Je m’appelle Manha, fille de la nuit et de la pluie.

Que la lune me protège des sortilèges de la nuit. L’autre, mon Omi est couché au fond la caverne. L’animal griffu a ouvert son ventre. Dans la plaie béante, j’ai posé les herbes folles qui embaument son corps et son esprit de vapeurs bienfaisantes. Bientôt il rejoindra nos ancêtres dans les ténèbres et je resterai seule.

Je m’appelle Manha. Je suis la gardienne du souffle, je veille sur son sommeil. La lune projette des ombres sur les parois de notre abri, mais je n’ai pas peur. En moi, je porte la vie. Ce soir et jusqu’à ce que toutes les lunes aient succédé aux aurores, tant que mon ventre sera rond, chaud, habité, il ne m’arrivera rien. Le grand griffu l’a bien senti qui s’est attaqué à Omi et pas à moi. Devrais-je dire « elle » ? Je crois qu’une vie grandit aussi à l’abri de sa fourrure épaisse.

Ce n’est pas mon premier ventre plein. Il y a deux hivers, un petit m’a déchiré le ventre. Il est tombé sur le sol dur et froid de la grotte en poussant un cri terrible. Était-ce lui ? Ou est-ce moi qui ai poussé ce cri ? Je ne m’en souviens plus. Ensuite, plus rien. Juste le silence à peine troublé par le vent dehors. Omi a pris le petit être et l’a déposé à l’extérieur de la grotte, sous des racines. Quand il est rentré, il m’a pris dans ses bras. Il a bercé ma douleur. Avec sa chaleur il a rempli le vide qui est en moi. Ce jour-là, il m’a appelé Manha. J’ai répondu Omi. Nous sommes nés ensemble.

Moi, Manha, gardienne du souffle et mère de la vie, je suis dans le dernier regard d’Omi. Il est passé du côté de l’obscurité. Désormais, je serai seule le jour où notre petit ouvrira ma chair pour aspirer goulument l’air du dehors. Celui-là ne tombera pas sur le sol. J’ai préparé un lit de branches et de mousse. Je sais que je devrai m’accroupir dès les premières douleurs avant le cri que nous pousserons ensemble pour célébrer sa venue.

Je m’appelle Manha. Je suis la première, la guerrière, la mère du monde de demain. Je suis la fille du jour et de la lumière. Avec Omi, la lumière s’est enfuie et la nuit nous enveloppe. Son corps est froid. Mes doigts parcourent une dernière fois les sillons de ses bras et les traces des blessures gravées sur ses cuisses et son torse. Un songe me traverse comme un long frisson de regret. J’aimais sa force quand il plaquait au sol en la prenant par les bois, la fuyante aux yeux si doux. J’aimais la souplesse de son corps quand il grimpait sur l’arbre pour guetter le miauleur à la peau couverte de taches. J’aimais ses mains larges et puissantes qui cassaient le bois pour fabriquer une arme, déchiraient les peaux pour nous réchauffer l’hiver. J’aimais ses mains larges et fortes quand il me retournait sur la couche et qu’il s’apprêtait à me couvrir de tout son poids.

Je m’appelle Manha. Un jour viendra où je rencontrerai le frère d’Omi. Je lui offrirai mon souffle, ma bouche, mes reins, la caverne cachée de mon corps. Il y plantera son pieu durci et nous crierons ensemble la fureur et la douceur de nos corps emmêlés.

Je m’appelle Manha, je suis le puits et la source, l’eau et le feu, l’air et la terre. Je suis l’antre qui nourrit, je suis les premiers mots de l’amour. Je suis le passé, le présent et l’avenir du monde. Je suis unique, car je suis la seule à savoir, la seule à comprendre la source de la vie. Je suis la première, je suis celle qui va transmettre l’histoire du peuple qui s’est mis debout.

 

 (Manha est la 1ère nouvelle du recueil et la couverture est l'illustration qui la représente)

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